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05/11/25

Exposition Paul Sietsema @ Galerie Marian Goodman, Paris

Paul Sietsema 
Galerie Marian Goodman, Paris 
18 octobre - 20 décembre 2025

Paul Sietsema Art
Paul Sietsema 
Arrangement, 2025 
Peinture émail sur lin 
121.9 x 121.9 x 2.9 cm (48 x 48 x 1 1/8 in.)
© Paul Sietsema, courtesy Marian Goodman Gallery

La Galerie Marian Goodman à Paris présente actuellement la deuxième exposition personnelle de l'atiste américain Paul Sietsema en France. Cette exposition rassemble des oeuvres nouvelles et plus anciennes, dont deux films 16 mm. Le travail de Paul Sietsema explore la nature complexe de la représentation, en examinant comment le sens se construit à l'intersection de l'image et de la matière. Si l'art est une forme de langage culturel, l’artiste adopte une approche dialectique qui interrompt, détourne ou reconfigure le flux naturel de la communication.

Sept oeuvres créées cette année sont exposées au rez-de-chaussée de la galerie. A première vue, chacune d'entre elles représente un objet familier – un téléphone, une pièce de monnaie, un pinceau, etc. – et pourtant, de par différents dégrés de mises à distance propres au procédé de Paul Sietsema, ces images apparaissent comme des spectres ou des réceptacles de ces représentations. Ces reliquaires se déploient de manière critique pour redéfinir leur fonction, à mesure qu’ils évoluent dans le temps au sein d’un système dont la constante mutation dépend des valeurs culturelles héritées du passé. Object painting (2025), figure une machine obsolète, conçue dans sa physiologie pour permettre au corps humain de transformer une action laborieuse en langage. Le téléphone à cadran, déconnecté, de Arrangement (2025) évoque, quant à lui, la dimension métaphysique de la peinture tout en suggérant un potentiel de transmission et d’échanges réels, rendu ici irréalisable. 

A travers ces oeuvres, Paul Sietsema représente ou présente des matières premières : métal, toiles naturelles et peinture dans leurs formes les plus brutes. Dans cette optique, réfléchissant à la valeur symbolique de la peinture, Gray painting (2025) est une composition abstraite et monochrome qui joue des codes du matérialisme concret et laisse apparaître certaines parties de la toile vierge. Cette oeuvre renvoie tant à un travail antérieur de l’artiste qu'à la peinture abstraite du milieu du XXe siècle, période durant laquelle la peinture est passée d’un statut spirituel et politique à celui d'une monnaie culturelle dotée d'une valeur symbolique. De même, Action painting (black line) (2025) et Action painting (white on black) (2025) évoquent la portée emblématique du geste pictural autonome dans la peinture abstraite occidentale et de la valeur qui lui est attribuée. Action painting (black line), représentant l'image peinte d'une pièce de monnaie répandant une trainée de peinture sur la toile, met en parallèle le commerce et la valeur d'échange de l’oeuvre avec une action concrète.

Les oeuvres Action painting (black line) et Figure ground study (white on white) (2025) ont été peintes au verso d’imitations de tableaux de Jackson Pollock achetées sur des sites d'enchères en ligne, estampillées de faux tampons d'authenticité. Dans Figure ground study (white on white) (2025) et Arrangement (2025), des fragments de CD et de vinyles brisés ont été recouverts de peinture. Les objets initiaux sont littéralement et métaphysiquement ‘réduits au silence’ par les différentes interventions opérées par l’artiste, marquant leur transformation d'objet en image.

Au sous-sol de la galerie est présentée une sélection d'oeuvres datant de 2009 à 2020. Les ‘date paitings’ 1992 (2015) et 1994 (2015) ont été réalisées, entre autres outils de retouche photo argentique, avec un pinceau enduit de liquide de masquage au latex et un aérographe en partie cassé pour représenter des dalles de pierre minimalistes. La figuration des dates sur les pierres traduit l'échelle d'une histoire personnelle plutôt que collective. De même, Collection 5 (2016) donne à voir des jetons de vestiaire de musée collectés par l’artiste, réalisés à la peinture émail sur du papier incrusté de poussières provenant de son atelier. Lors de nombreuses visites dans des musées, l'artiste a régulièrement échangé des effets personnels contre ces jetons souvent marqués du nom des institutions. Si la première fois, il a oublié un vêtement, il a ensuite délibérément abandonné divers articles de sa propre garde-robe, essaimant ainsi, en quelque sorte, ses ‘oeuvres’ dans les musées du monde entier.

Une autre oeuvre est en partie issue des effets du travail en atelier. Le film muet, en noir et blanc, Anticultural Positions (2009), montre des images de traces résiduelles provenant de l'espace de travail de Paul Sietsema. Celles-ci sont accompagnées de sous-titres extrait d'une conférence donnée en 1951 par Jean Dubuffet, dans laquelle celui-ci énonce l'absence de forme et l'ambiguïté comme éléments essentiels du processus artistique. Le film a été projeté pour la première fois à la New School de New York en remplacement inattendu d'une conférence de Paul Sietsema alors que celui-ci était dans un avion en route vers la côte ouest des Etats-Unis.

Les deux films 16 mm dans l’exposition mettent en lumière le médium de prédilection initialement choisi par l'artiste pour interroger les constructions de la matérialité et leur relation plus large avec les médias. Dans Telegraph (2012), des fragments de bois trouvés sont utilisés pour former et incarner le langage. Reliés par une série de fondus enchaînés, ces morceaux sont configurés et reconfigurés au sein d'une structure répétitive et minimale qui finit par composer la phrase «L/E/T/T/E/R/T/O/A/Y/O/U/N/G/P/A/I/N/T/E/R». Le film explore l'idée de l’oeuvre d'art comme transmission en atténuant l'ordre de lisibilité linguistique et en soulignant l'abstraction inhérente à chaque forme de lettre.

Antérieures aux oeuvres présentées au rez-de-chaussée, Action painting (1977) (2017) et Action painting (City National) (2016) sont composées d'un unique geste réalisé en raclant ou frottant un objet sur la couche picturale, respectivement une pièce de monnaie et une carte de crédit. L'objet physique reste incrusté dans la peinture, l’amenant à perdre sa valeur monétaire au profit d’une valeur symbolique lors de sa transformation en oeuvre d’art. Pour Blue Picasso (2020), Paul Sietsema a sérigraphié sur toile une affiche originale du Guggenheim, avant d’y superposer la couleur de sa bordure originelle, créant ainsi un masque monochrome recouvrant l’intégralité de image. Cette technique affadit subtilement l’image, diminuant, voire suspendant, la fonction première de l’affiche.

Paul Sietsema (né en 1968 en Californie) vit et travaille à Los Angeles. Il est diplômé de l'université de Californie à Los Angeles en 1999 et de l'université de Californie à Berkeley en 1992. De nombreuses institutions ont consacré des expositions individuelles à son oeuvre, notamment le Nouveau Musée National de Monaco (2015), le Museum of Contemporary Art de Denver (2014), le Museum of Contemporary Art de Chicago (2013), le Wexner Center for the Arts de Columbus, dans l'Ohio (2013), le Mercer Union de Toronto (2013), la Kunsthalle Basel (2012), The Drawing Room de Londres (2012), le Schinkel Pavilion de Berlin (2010), le Cubitt de Londres (2010), le Midway Contemporary Art de Minneapolis (2010) ; le Museo Nacional Centro de Arte Reina Sofía de Madrid (2009) ; le Museum of Modern Art de New York (2009) ; le San Francisco Museum of Modern Art (2008) ; la de Appel Foundation d’Amsterdam (2008) et le Whitney Museum of American Art de New York (2003).

GALERIE MARIAN GOODMAN, PARIS
79 rue du Temple, 75003 Paris

25/04/25

Sophie Calle @ Galerie Perrotin, Paris - Exposition "Catalogue raisonné de l’inachevé. SÉANCE DE RATTRAPAGE"

Sophie Calle
Catalogue raisonné de l’inachevé
SÉANCE DE RATTRAPAGE
Galerie Perrotin, Paris
26 avril - 24 mai 2025

Please scroll down for English Version
« En 2023, pour une exposition intitulée “À toi de faire, ma mignonne”, j’ai investi le musée Picasso.
Le Catalogue raisonné de l’inachevé occupait le dernier étage.
J’avais commencé par dresser la liste de tous les projets réalisés depuis mes débuts, afin d’établir une sorte de bilan de ma vie professionnelle.
Puis, je me suis demandé ce qu’il adviendrait, quand ma vie s’interromprait, des idées qui piétinent, qui attendent leur heure dans des tiroirs, des boîtes… des cercueils?
J’ai donc décidé d’inventorier et d’analyser les ébauches, les tentatives, les abandons.
Donner vie aux intentions. Achever l’inachevé.
Seulement, soit il y avait trop à lire dans les trois premiers étages, soit le musée allait fermer, et certains visiteurs ne sont jamais parvenus au quatrième.
C’est pourquoi j’ai souhaité organiser à la galerie Perrotin Paris, une séance de rattrapage. Sophie Calle  

“In 2023, for an exhibition entitled ‘À toi de faire ma mignonne’, I took over Picasso museum.
The project Catalogue raisonné de l’inachevé occupied the top floor.
I began by listing all the projects I had completed since the start of my career—taking stock of my professional life.
Then I asked myself: What happens, when life ends, to the ideas that remain dormant—languishing in drawers, boxes…and coffins?
So I decided to inventory and analyze the sketches, the attempts, the abandonments.
To give life to intentions. To finish the unfinished.
However, either there was too much to read on the first three floors or the museum was about to close—but some visitors never made it to the fourth floor.
That’s why I wanted to organize a catch-up session at Perrotin Paris.” Sophie Calle 

GALERIE PERROTIN PARIS
76 rue de Turenne, 75003 Paris

20/12/23

Vera Molnar @ Centre Pompidou, Paris, Beaubourg - Exposition "Parler à l'oeil"

Vera Molnár, Parler à l'oeil
Centre Pompidou, Paris
28 février − 26 août 2024

A l’occasion du centenaire de la naissance de l’artiste d’origine hongroise Vera Molnár (née à Budapest en 1924), le Centre Pompidou lui consacre une importante exposition. « Vera Molnár, Parler à l’oeil » se présente comme une rétrospective qui puise dans les collections publiques françaises, à commencer par celles du Centre Pompidou, fonds de référence en grande partie constitué grâce à la générosité de l’artiste. Peintures, œuvres sur papier, sculpture et photographies, mais aussi installations murales sont réunis pour la première fois, avec ses Journaux intimes qui jalonnent un parcours exceptionnel par sa longévité et sa créativité. 

Élaborées autour de 1947 dans un état d’esprit constructiviste, ses œuvres, en s’enrichissant de connaissances sur la psychologie de la forme et des lois de la vision, deviennent des questionnements plastiques de l’optique. Cybernéticienne puis informaticienne, Vera Molnár met en place dans les années 1960 un mode de production qu’elle nomme « machine imaginaire » avant d’être la première artiste en France (1968) à produire des dessins numériques en utilisant un ordinateur relié à une table traçante. Jusqu’au mitan des années 90, elle se livre à une exploration systématique de familles formelles dont elle met en scène les mutations privilégiant le plus souvent la reprise et la sérialité. Jusqu’à aujourd’hui, l’artiste poursuit une production qui allie paradoxalement maîtrise et liberté, savoir-faire et quête de la surprise.

L’exposition commence avec les premiers dessins de Vera Molnár, Arbres et collines géométriques (1946), qui, avant même son installation à Paris en 1947, livrent une vision essentialisée de paysages familiers. Les années 1950 sont évoquées par des compositions qui inscrivent pleinement l’artiste dans le courant de l’abstraction géométrique de l’après-guerre (Cercles et demi-cercles, 1953, musée de Grenoble ; Quatre éléments distribués au hasard, 1959). Après avoir livré des peintures d’une grande radicalité (Icône, 1964 ; Neuf carrés rouges, 1966), Vera Molnár débute ses séries de dessins algorithmiques qui, sous le titre À la recherche de Paul Klee, anticipent son usage de l’ordinateur.

Pour les années 1970, plusieurs séries de dessins réalisés cette fois sur table traçante manifestent son goût pour l’introduction d’un certain pourcentage de désordre au sein de compositions géométriques simples (Déambulation entre ordre et chaos, 1975 ; 160 carrés poussés à bout, 1976 ; Des lignes, pas des carrés, 1976 ; Molnaroglyphes, 1977-1978).

Les années 1980 se caractérisent notamment par l’apparition dans l’œuvre de Vera Molnar de ses premiers polyptyques (Transformation, 1983), dont le Centre Pompidou conserve plusieurs exemples marquants (Identiques mais différents, 2010). Témoignage du long compagnonnage de Vera Molnár avec l’œuvre d’Albrecht Dürer, Les Métamorphoses d’Albrecht (1994-2017) organise en quatre tableaux la transition progressive du monogramme de ce dernier vers le sien propre. Dans l’exposition, non loin de son Carré dévoyé (1999, Rennes, musée des Beaux-Arts), les visiteurs peuvent aussi découvrir pour la première fois, Perspective d’un trait (2014-2019), sculpture inédite en acier inoxydable et aluminium anodisé dont la perception se transforme au gré des déplacements du regardeur.

L’œuvre photographique de Vera Molnár est évoqué par plusieurs séries (Etudes sur sable, 2009 ; Ombres sur carrelage, 2012 ; Par temps couvert, 2012), tandis que les vingt-deux volumes de son « Journal intime » sont présentés dans leur intégralité. Ces simples cahiers d’écoliers, gonflés de schémas, de photographies et de documents divers collés au fil des pages, constituent des documents uniques sur le parcours de l’artiste et la genèse de nombre de ses œuvres.

Enfin, plusieurs installations in situ (OTTWW, 1981-2010, d’après un poème de Shelley ; Trapèzes penchés à droite (180%), 2009), dont une toute récente (La Vie en M, 2023), créée par Vera Molnár spécialement pour l’occasion, manifestent sa volonté d’immerger le visiteur dans son univers.

Commissariat : Christian Briend, chef du service des collections modernes, Musée national d’art moderne, assisté de Marjolaine Beuzard, attachée de conservation

CENTRE POMPIDOU, PARIS

09/09/22

Laurent Goldring @ Galerie Maubert, Paris - Le temps des mains

Laurent Goldring 
Le temps des mains
Galerie Maubert, Paris
29 octobre 2022 - 7 janvier 2023

Laurent Goldring
LAURENT GOLDRING
Le temps des mains, 2022
Tirage pigmentaire, 30 x 30 cm

Laurent Goldring
LAURENT GOLDRING
Sans titre, 2021 (Isabelle Schad)
Tirage pigmentaire, 100 x 100 cm

La galerie Maubert présente Le temps des mains, sa troisième exposition personnelle de LAURENT GOLDRING (* 1957). L'artiste continue son travail sur les représentations du corps (ici des mains) : la richesse et la pauvreté de la fabrique des images, en lien avec la photographie, la vidéo et le cinéma. De nombreux artistes, directeurs d’institutions, journalistes... ont collaboré sur ce projet durant les confinements de la pandémie.

Ci-dessous le texte de l'exposition rédigé par Laurent Goldring :
Si le hors champs existe, c’est qu’on peut voir sans voir. Le plus commun, le plus lisible, n’a même plus besoin de se montrer pour être vu. Le cinéma serait cette immense fabrique de hors champs où les choses et les gens acquièrent ce statut étrange, d’être reconnu avec un minimum d’images. La cave de «Arsenic et vieilles dentelles» ou le berceau d’Eraserhead, et les clichés rabâchés d’Histoires du cinéma sont les zones obscures et vides où viennent se ressourcer les prévisibilités.

Quand je filme un corps, je le filme en entier, sans hors cadre, ses topographies étant bien assez complexes pour que fragmentations, duplications, et multiplications adviennent, et d’autant plus frappantes qu’elles n’ont pas été prévues. 
Il y a une décision à prendre à chaque fois que je filme une entité plus vaste : une troupe, une foule, un flux, une architecture, un musée, une bagarre, un défilé, un carrefour, un shopping mall, une autoroute, un aéroport, une ville, la mer, le ciel, une chaîne de montagne, un essaim ou une forêt : qu’est-ce qui singularise cet ensemble ? Quelles sont les limites : le groupe, quelques personnes, la scène en entier ? L’important est de garder le cadre, de rester à l’intérieur et que rien ne manque pour lire l’image. Surgit alors la perturbante vérité du visible, toujours en excès sur ce qu’on en prévoit.

De la même façon, si je choisis de cadrer sur une partie, c’est que cette partie peut devenir un tout. L’ensemble jambes-pieds, le torse, le visage, le nez, le crâne, les coudes, les genoux, les omoplates, la ceinture scapulaire sont des zones anatomiques qui ont leur personnalité et leur expressivité propre et n’ont pas besoin du reste pour exister.

Il y a donc deux sortes d’images : les centrifuges (qui se défaussent sur les lieux communs du hors champ et qui excluent de leur cadre tout imprévu) et les centripètes, qui se tiennent au cadre et y acceptent tout ce qui n’a pas été prévu.

Cadrer, pour moi, c’est donc décider de la continuité d’une métamorphose, rendue visible par celle, spatiale et temporelle, du cadre. Le continu permet de s’étonner, de découvrir, et d’apprendre.

Les mains et les dents ont un statut à part, il faut d’abord comprendre, avec Leroi-Gourhan, que, c’est la main qui parle et que le geste utile est une affaire de dents. La main est toujours porteuse de sens, saturée de significations. Elle indique, pointe, indexe, démontre, interdit et raconte des histoires, l’histoire de la peinture est là pour l’illustrer. Tous les instruments, outils, machines, les molaires broyeuses devenues biface, marteau et train de laminoir, les canines aiguilles, poinçons et clous, les incisives couteaux et scie sauteuse. Le visage autour de la bouche, le cou sous la mâchoire, les bras au bout des mains, sont là comme des impossibilités provisoires du cadre, comme si les mains et les dents ne pouvaient plus échapper au hors champs des mots et des instruments. 

Filmer les mains serait donc accepter ce couplage du geste et de la parole, des mains et des dents, et trouver les moyens de maintenir le cadre. Travailler l’effacement du hors-cadre par le cadre. C’est aussi faire la preuve qu’on doit à tout prix filmer centripète pour résister à une image purement illustrative (au service du politique, de la morale et du narratif).

Le travail sur les dents a donné lieu à ma deuxième exposition personnelle à la galerie Maubert : Figure (février-mars 2020).

Ce travail sur les mains a commencé au moment où nos mains et nos visages sont devenus nos ennemis, grâce à l’hygiène, grande fabrique de l’ennemi aujourd’hui. Il a fallu trouver le cadre juste, après s’être rendu compte que tout le processus communicationnel de mise à distance en passait par des images totalement hors champs : l’image internet, Skype ou Zoom, est une image illisible, d’une médiocrité insultante, qu’il faut comprendre comme la victoire définitive du hors champs, entré dans le cadre de l’image «normale» : on ne peut rien voir sauf ce qu’on sait qu’on doit voir.

Cette recherche du cadre adéquate a donné lieu à un premier ensemble publié par le Muzeum Susch (MS#2, 2021, suite à la résidence en août 2020) : le cadre étant aussi bien affaire de temps que d’espace, c’est ce premier aspect qui avait donné lieu à cette publication et à un spectacle : Personne (avec Isabelle Schad).   

C’est en travaillant le cadre comme durée que je me suis rendu compte de l’importance de la « camisole temporelle ». L’emploi du temps, analysé par Hartmut Rosa, est sans doute aujourd’hui la technique principale de dressage des comportements. Calée et calquée sur le rythme des objets techniques, « la camisole temporelle » interdit toute marge de liberté par la prolifération d’un agenda quotidien qui se subdivise à l’infini. Cette temporalité prothétique nous dicte une succession de tâches qui a définitivement effacé les errances du vivant, vivant dont il ne reste que la dimension accordée à la technique. Qu’il y ait une affinité de principe entre le vivant et la technique nous le savons depuis Mashin et Bydül, mais que cette affinité ait été transformée par le pouvoir en principe de soumission écrasante, plus nous le vivons et moins nous en avons conscience.

Cette logique temporelle se retrouve à tous les niveaux de la vie quotidienne. Le résultat est une atterrante succession de rituels immuables - et indépendants des structures psychiques : lever, toilette, petit déjeuner, habillage, départ, actes manqués, trajet aller, arrivée au travail, installation, travail, pauses, déjeuner, reprises, fin de journée, trajet retour.… Jusqu’au rituel du coucher, toutes ces activités passent par la mise en œuvre de routines minutieuses au-delà de ce qu’on peut soupçonner de nous-mêmes. Le plus proche est toujours le plus impensé et le plus invisible. Si l’on prend l’exemple de la toilette vespérale, le brossage des dents occupe en général une place dans le rituel qu’il est hors de question de changer. Il vient à son heure, toujours précédé de la même ablution et suivi d’une autre ablution aussi peu interchangeable. Et le brossage lui-même est soumis à cette loi, valable pour toutes les séquences choisies, aussi petites soient-elle : le début commence immanquablement par la même dent, suivie d’une autre, et les temps inégalement répartis entre chaque surface d’émail restent rigoureusement identiques jour après jour, aussi peu variables que l’ordre dans lequel les surfaces de peau successives sont considérées lavées pendant une douche.

Depuis la façon de défaire le cadenas de l’antivol jusqu’au geste pour enfourcher le vélo, depuis la façon d’ouvrir la porte du garage, s’installer, passer la ceinture de sécurité, mettre la radio, chasser le chien, jeter le sac sur la banquette... Jusqu’au jeu des pédales pour démarrer, si on est en voiture ; depuis la façon d’aller à l’arrêt de bus, à la gare de RER, prendre à gauche, couper l’angle à tel endroit, passer devant ou derrière tel arbre, éviter telle vitrine, se laisser accrocher le regard par telle affichette, croiser telle personne au moment où son chien vérifie l’odeur de la même portion de mur que hier, avant-hier et avant avant-hier, voir sans la voir la même famille échevelée livide au milieu des tempêtes se précipiter en retard vers l’école et finir par finir à la même place sur le même quai où la journée ne fait que commencer... Cette ritournelle bousculée par le virus, l’étouffement dont l’enfermement devrait nous libérer, aurait dû nous apparaître au moins aussi vide que la menace qui nous covide. Mais.

Filmer la façon dont les gens se lavent les mains au moment où ce geste acquiert une importance vitale, c’est se souvenir que se laver les mains a toujours été, depuis le début de l’hygiène, une question de vie ou de mort, et c’est tester cette habitude qui résume ces injonctions à vivre pour éviter la mort : depuis trop longtemps confinés dans le temps pour ne pas sentir le confinement dans l’espace comme étonnamment normal.

J’ai donc proposé à des proches devenus lointains - et à des lointains rendus proches par l’enferment subi ensemble - de filmer de loin leur rituel de lavage des mains. Filmer juste les gestes, sans eau ni solvant, dans leur succession à la fois idiosyncrasique et commune.

Filmer par Skype, cette absurde façon de communiquer dans la souillure déniée de l’image de son interlocuteur devenue pur indice technique de son identité au sens le plus administratif du terme, atteinte définitive à la dignité du visage.

Filmer sans savoir encore ce que ces séances allaient devenir. J’ai repris certains de ces gestes, j’ai essayé de les comprendre pour les faire voir dans leur étrangeté imperceptible au départ mais qui, si je les joue devant la caméra, se densifient pour devenir de plus en plus imprévisibles. Comment concilier, le temps de la montre, le temps de la prothèse, et la densité de l’organe ? Ou comment les laisser irréconciliés ? Je n’en suis qu’au début, mais déjà je vois surgir le temps des mains, un temps qui n’a rien à voir.

Laurent Goldring 
GALERIE MAUBERT
20 rue Saint-Gilles, 75003 Paris

12/12/21

Absalon Absalon @ Capc, Bordeaux, Musée d’art contemporain de Bordeaux

Absalon Absalon
Absalon, Alain Buffard, Dora García, Robert Gober, Felix González-Torres, Marie-Ange Guilleminot, Mona Hatoum, Laura Lamiel, Myriam Mihindou
Capc, Musée d’art contemporain de Bordeaux
Jusqu'au 2 janvier 2022

Absalon
ABSALON
Solutions, 1992.
Vidéo transférée sur DVD.
Couleur, son. 7’25’’, boucle.
Courtesy de l’artiste et Galerie Chantal Crousel, Paris. 
© The Estate of Absalon

Absalon Absalon est une exposition collective qui prend comme point de départ l’oeuvre prématurément interrompue de l’artiste franco-israélien Absalon pour en proposer une interprétation renouvelée, à travers un réseau d’affinités formelles et conceptuelles avec une sélection d’oeuvres de certain·e·s artistes de sa génération.

Meir Eshel est né à Ashdod en Israël, en 1964. Après avoir démissionné de son service militaire, Meir Eshel s’installe à Paris en 1987 où il s’inscrit, sur les conseils de son oncle, le critique d’art Jacques Ohayon, dans l’atelier de Christian Boltanski à l’École Nationale Supérieure des Beaux-Arts de Paris. Jacques Ohayon, collectionneur et enseignant en histoire de l’art, est également une figure flamboyante et subversive de la nuit parisienne. Cette année-là Meir prend le nom d’Absalon, inspiré par un récit de l’Ancien Testament, histoire d’un fils rebelle finalement vaincu et assassiné. Un nom associé à l’idée de révolte, mais aussi de destin tragique. Alors qu’Absalon, encouragé par un cercle d’enthousiastes de plus en plus large, commence à montrer son travail et reçoit rapidement un succès critique, il est admis à l’Institut des Hautes Études en Arts Plastiques, programme annuel dirigé par l’ancien directeur du Musée National d’Art Moderne Pontus Hulten, et par les artistes Daniel Buren et Sarkis. Absalon y rencontre notamment Michael Asher, qui a une influence importante pour la suite de son travail. Alors qu’il commence à collaborer avec la galerie Chantal Crousel à Paris en 1990, il déménage dans un atelier à Boulogne, construit par Le Corbusier pour l’artiste Jacques Lipchitz en 1924. En janvier 1993, il inaugure une importante exposition monographique au Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris, organisée par Béatrice Parent et Angeline Scherf. Il y présente les prototypes de ses Cellules, des constructions blanches, bâties selon les proportions des mesures du corps de l’artiste et destinées à être installées dans six villes différentes pour y vivre. Conçues comme des « espaces mentaux » par Absalon, les Cellules déterminent une forme de vie fondée sur la résistance, l’habitude, le mécanisme et la contrainte, comme formes non pas d’aliénation mais d’émancipation. Il s’agit pour Absalon de vivre selon ses propres termes en se libérant des identités assignées. En octobre 1993, à l’âge de 28 ans, Absalon succombe aux conséquences du virus du sida, sans avoir pu mener à bien son projet.

Connue, donc, pour ses Cellules, ses constructions architecturales géométriques d’un blanc immaculé, que l’artiste avait conçues et construites pour les habiter, la pratique d’Absalon a souvent été considérée à l’aune d’une généalogie des avant-gardes, dans la continuation d’une abstraction radicale, générique et idéalisée, déconnectée des contingences du monde. Sans nier que l’oeuvre d’Absalon ait des traits communs avec une certaine téléologie historique, l’exposition propose d’en questionner les intentions et significations en en proposant une approche plus subjective, politique et incarnée.

A partir d’une large sélection de ses dessins, maquettes, sculptures, plans et prototypes à l’échelle un, elle entend d’abord montrer comment l’oeuvre d’Absalon s’articule autour d’un unique programme, dont la trajectoire linéaire devait aboutir à un projet de vie, qui dépasserait le champ de l’art. Dès lors, sous son minimalisme de surface perce une multitude de questions sociales, affectives et psychologiques, qui toutes concernent l’émancipation d’un corps physique par rapport au corps social. Une échelle politique, mais absolument personnelle, minoritaire et non prescriptive, telle une poche de résistance lovée au coeur du système, plus implosive qu’explosive. Au sein des Cellules, il est moins question de claustrophobie ou de retranchement que de la construction d’un espace mental et physique à l’échelle un, à la fois protégé et connecté. Un bio-dispositif parasite qui fonctionne comme un lieu de vie et de soin dans un environnement considéré par l’artiste comme un ensemble d’assignations et de déterminations culturelles dont son oeuvre doit lui permettre de s’affranchir.

En regard de cette utopie concrète, dans une logique de dépliage plus que de dialectique, un choix précis de travaux de huit artistes -Alain Buffard, Dora García, Robert Gober, Felix González-Torres, Marie-Ange Guilleminot, Mona Hatoum, Laura Lamiel, Myriam Mihindou- crée des perspectives multiples, qui sont autant de courroies de transmission vers des questions culturelles, spirituelles, identitaires, poétiques et sentimentales, dissimulées au coeur de l’oeuvre-programme d’Absalon, en allant au-delà de son premier abord monolithique et insondable. Elle place rétrospectivement la carrière fulgurante d’Absalon non pas au sein d’un hypothétique esprit des temps (celui des années 1990), mais dans un réseau de résonances politiques, formelles et affectives dont les échos s’entendent encore aujourd’hui.

Reconsidérer l’oeuvre d’Absalon presque trente ans après sa disparition implique d’abord de réfléchir à sa singularité, mais aussi à sa proximité avec une certaine génération d’artistes qui a émergé internationalement au tournant des années 1990. L’oeuvre d’Absalon, tout entière tendue par une volonté de vivre, et de vivre selon ses propres termes, est à situer près de celles des artistes qui, notamment dans le contexte de la lutte contre le sida, ont mis de côté les atermoiements qui avaient un temps séparé l’activisme de la pratique artistique pour se lancer dans des pratiques motivées par l’urgence et la nécessité impérative d’exister et de témoigner. Une dénonciation incarnée, performée, physiquement « incorporée », des mécanismes de l’oppression et du déterminisme, qui place rétrospectivement la carrière fulgurante d’Absalon dans un réseau de résonnances dissidentes dont les échos s’entendent encore aujourd’hui.

Commissaires : Guillaume Désanges et François Piron

Cette exposition est coproduite avec l’Institut Valencià d’Art Modern (IVAM).

Cette exposition est reconnue d’intérêt national par le ministère de la Culture / Direction régionale des Affaires culturelles de Nouvelle-Aquitaine. Elle bénéficie à ce titre d’un soutien financier exceptionnel de l’État.

Capc, Musée d’art contemporain de Bordeaux
7 rue Ferrère, Bordeaux

28/12/18

Michael Scott @ Xippas Paris

Michael Scott : Circle Paintings
Commissaire : Vincent Pécoil
Galerie Xippas, Paris
15 décembre 2018 - 16 février 2019

Michael Scott
Michael Scott, #142, 2018.
Peinture émail sur aluminium, 81,3 x 121,9 cm.
Courtesy de l’artiste et de Xippas Paris

Avec Circle Paintings, la première exposition personnelle de Michael Scott à Xippas Paris, l’artiste revisite et donne une nouvelle direction à ses premiers travaux, réalisés dans les années 80 – des peintures de cercles concentriques, quasi-identiques les unes des autres.

Ces tableaux, avec leur absence de style, leur refus manifeste de la maîtrise et de l’originalité, mettaient en avant l’idée en peinture. Ils valaient comme une prise de position par rapport au néo-expressionnisme alors triomphant à New York, et s’inscrivaient dans la voie ouverte par d’autres peintres comme Olivier Mosset ou Peter Halley. Réunies, ces peintures créaient un effet optique fort, qui est aussi un des ressorts de l’exposition à Xippas Paris.

Avec l’ajout de la couleur, les variations sur la taille et le cadrage, les peintures récentes sont nettement plus enjouées que les précédentes. Les choix d’accrochage suggèrent l’interchangeabilité de toutes les peintures, et conservent cette même méfiance vis-à-vis du concept d’originalité qui était le moteur des peintures des années 80. Dans le même temps, réalisées sur des panneaux d’aluminium, ces oeuvres ont une présence plus forte et se donnent comme des objets qui existent dans le monde, plutôt que comme des peintures « pures ».

Le travail de Michael Scott a été associé à celui de ses amis Steve di Benedetto, Matthew McCaslin et Steven Parrino, avec qui il a exposé de nombreuses fois. Sa peinture incarne depuis la fin des années 80 un versant majeur de l’art américain récent, héritier de la peinture abstraite radicale, mais aussi de l’art conceptuel et du pop art.

MICHAEL SCOTT est né en 1958. Il vit et travaille à New York. Ses peintures intègrent aujourd’hui des collections publiques importantes, parmi lesquelles : Le Consortium Museum, Dijon ; le Fonds National d’Art Contemporain ; le FRAC Nord-Pas-de-Calais ; le MAMCO, Genève ; le Musée Cantonal des Beaux-Arts, Lausanne ; la Kunsthalle Bern et le MACBA, Buenos Aires ; LACMA, Los Angeles. Michael Scott a été représenté par les galeries Tony Shafrazi (New York), Pierre Huber (Genève), Sandra Gering (New York) et Triple V (Paris). A Paris, son travail a été montré dans l’exposition Dynamo, au Grand Palais, en 2013. Parmi ses expositions institutionnelles significatives, figurent : le MAMCO, Genève (2017 et 2016) ; le Schneider Museum of Art, Ashland et le MACBA, Buenos Aires (2015) ; le Circuit, Lausanne (2014) ; le Consortium, Dijon et la Kunsthalle, Bern (2012) ; le CAPC, Bordeaux (2011) ; Le Magasin, Grenoble, (2009) ; la Fondation Vasarely, Aix-en-Provence (2008) ; le Musée Cantonal des Beaux-Arts de Lausanne (2005) et le Naples Museum of Art, Naples (2001).

GALERIE XIPPAS PARIS
108 rue Vieille du Temple 75003 Paris
www.xippas.com

31/01/18

Giuseppe Penone @ Gagosian Gallery, Genève

Giuseppe Penone: Selected Works
Gagosian Gallery, Genève
January 30 - March 23, 2018

A l’occasion de l’installation de « Idee di Pietra » à Gstaad, Gagosian présente une sélection de travaux de Giuseppe Penone à sa galerie de Genève.

Les travaux exposés révèlent le dialogue constant qu’entretient  Giuseppe Penone avec les surfaces et les modèles de la nature, allant des arbres et des vignes aux épines en passant par les montagnes, l’or et la chair. Alors que les dessins de Idee di pietra [Idées de pierre] représentent des petits rocs en équilibre au sommet de doigts tordus ou de branches d’arbres en traitant les concepts de pesanteur, de poids et d’équilibre, ceux de Propagazione [Propagation], inspirés des cercles concentriques des arbres, deviennent des métaphores de la mémoire et de l’identité. Dans ses sculptures Indistinti confini [Frontières indistinctes],  Giuseppe Penone transforme des parties d’arbres en bronze et en marbre en appliquant des procédés formels additifs et soustractifs à l’intérieur de formes organiques harmonieuses.

Pour Pelle del monte [Peau de montagne], des blocs extraits des carrières de marbre de Carrare retiennent une fine couche de saleté accidentelle, des insectes et de la matière organique. Tous ces travaux sont littéralement une tranche coupée transversalement dans la peau extérieure de la montagne, que  Giuseppe Penone sculpte ensuite pour révéler le «système vasculaire» de la pierre qui fait ressortir l’analogie entre celle-ci et la chair. Et dans Spine d’acacia - Contatto 16 maggio 2008 [Epines d’acacia - Contact, 16 mai, 2008], des milliers d’épines pointues attachées minutieusement sur une toile forment de subtiles zones et des vecteurs d’énergie. À la fois repoussante et attirante, chaque épine représente une terminaison nerveuse qui évoque la sensibilité de la peau lorsqu’elle est exposée à différents facteurs environnementaux.

Giuseppe Penone est né en 1947 à Garessio en Italie ; il vit et travaille à Paris et à Turin en Italie. Avec son œuvre multimédia qui comprend la sculpture, la performance et l’installation, il ausculte les processus involontaires que sont la respiration, la croissance et la vieillesse en estompant la différence entre l’être humain et la vie botanique, et donne forme à leur statut partagé de sculpture vitale. Acteur de l’Arte Povera, mouvement artistique apparu en Italie à la fin des années 1960 qui revendiquait l’utilisation de matériaux courants comme dimension politique,  Giuseppe Penone met en évidence les effets profonds des interactions entre l’homme et le monde naturel.

Le 9 novembre 2017, Germination, une installation permanente de  Giuseppe Penone créée pour le site du Louvre à Abu Dhabi, a été présentée lors de l’inauguration de ce musée.

« Giuseppe Penone: Idee di Pietra »: deux grandes sculptures érigées dans le paysage alpin de Gstaad en Suisse, sont visibles jusqu’au 30 mars 2018.

GAGOSIAN, GENEVE
19 place de Longemalle - 1204 Genève
www.gagosian.com

23/01/18

Angela Detanico & Rafael Lain, MASC, Les Sables d'Olonne - Musée de l'Abbaye Sainte-Croix, musée d'art moderne et contemporain

Angela Detanico & Rafael Lain
MASC, Musée de l'Abbaye Sainte-Croix, musée d'art moderne et contemporain, Les Sables d'Olonne
28 janvier - 20 mai 2018

Angela Detanico & Rafael Lain
Angela Detanico & Rafael Lain
Ulysses , 2017
Animation noir et blanc, muet
Durée : 732 pages
Édition de 5
Courtesy Detanico/Lain et Martine Aboucaya

Angela Detanico & Rafael Lain
Angela Detanico & Rafael Lain
Atlas (the World), 2017
Impression numérique sur papier
24 éléments ; 50 x 40 cm chacun
OEuvre unique
Courtesy Detanico/Lain et Martine Aboucaya

Fins connaisseurs de la poésie concrète, héritiers de l'art conceptuel, Angela Detanico & Rafael Lain interrogent les grands mystères de l'univers et la saisie du temps et de l'espace par la mise en place de systèmes rigoureux. A la recherche de nouvelles écritures, ils inventent des processus de création et des grilles de lecture qui, sous leur apparence austère, recèlent une infinie poésie. Leur démarche, ancrée dans la modernité, s'appuie fréquemment sur les nouveaux médias qui leur permettent d'analyser, de décortiquer puis de recomposer les images, les textes, en un mot les données qui servent de point de départ à la création d'une œuvre qui fait son miel des connexions entre science et nature, art et paysage, image et langage. Angela Detanico et Rafael Lain travaillent ensemble depuis 1996.

Respectivement sémiologue et graphiste de formation, ils sont originaires du Brésil, qu'ils ont représenté lors de la Biennale de Venise en 2007. Ils travaillent et vivent aujourd'hui à Paris. Leurs œuvres ont notamment été présentées au Jeu de Paume à Paris (2008) et à la Fondation Berardo à Lisbonne (2013).

Angela Detanico & Rafael Lain
Angela Detanico & Rafael Lain
Le Nom des Étoiles, 2007
Castor et Pollux
Diptyque
Impression numérique pigmentaire sur papier et sérigraphie sur verre
40 x 40 cm chaque élément
OEuvre unique
Courtesy Detanico/Lain et Martine Aboucaya

Angela Detanico & Rafael Lain
Angela Detanico & Rafael Lain
Flatland, 2003
Vidéo couleur, son
Durée : 7'36''
Édition de 5
MASC, musée d'art moderne et contemporain, Les Sables d'Olonne

Parution d'un catalogue à l'occasion de l'exposition.

Visites commentées, en partenariat avec les Amis du Masc, les 11 février, 11 mars, 15 avril et 13 mai 2018 à 15 h

MASC, Musée de l'Abbaye Sainte-Croix, musée d'art moderne et contemporain
Rue de Verdun – 85100 Les Sables d’Olonne
www.lemasc.fr

29/06/14

MONUMENTA 2014 : Bilan

Grand succès pour MONUMENTA 2014 avec plus de 145 000 visiteurs

Aurélie Filippetti, ministre de la Culture et de la Communication et Jean-Paul Cluzel, président de la Rmn-Grand Palais se réjouissent du grand succès remporté par la sixième édition de MONUMENTA.

Monumenta 2014 : Ilya et Emilia Kabakov, L'Etrange Cité
Affiche (c) RMN - Grand Palais

Confiée cette année au couple d’artistes Ilya et Emilia Kabakov, L’étrange cité a fermé ses portes dimanche 22 juin avec plus de 145 000 visiteurs (soit 3585 visiteurs/jour), une fréquentation comparable à celle des MONUMENTA d’Anselm Kiefer, Christian Boltanski ou encore Richard Serra. Il s’agit d’un très grand succès pour une installation d’art conceptuel qui a été l'occasion d'un riche débat d'idées dans la critique française et de retombées internationales exceptionnelles.

Invité à déambuler dans une cité utopique de 1500 m2 d’une blancheur éclatante sous la Nef du Grand Palais, le visiteur a suivi un parcours à la fois spirituel et poétique, le long d’une double enceinte circulaire d’abord, puis à travers des bâtiments reliés entre eux par des arches. Face à l’entrée de L’étrange cité, La Coupole de 24 tonnes en verre teinté faisait écho à l’architecture du lieu. Ses couleurs changeantes et les sons qu’elle diffusait ont capté d’emblée le visiteur avant qu’il ne s’immerge dans un univers clos. Composée de sept pavillons, cette « installation totale » l’a entraîné entre rêve et réalité, devant maquettes, dessins et tableaux. L’étrange cité s’appréhende comme un parcours initiatique dans lequel les Kabakov s’interrogent sur la condition humaine et sur « les grandes visions du progrès, de la science et de l’élévation de l’homme, qui ont pu conduire au bord du désastre » (Ilya Kabakov). 15 000 m² de panneaux de bois, 600 m² de parquet, et 17 tonnes de crépis ont été nécessaires à la réalisation de L’étrange cité. La plus grande partie des matériaux sera recyclée.

Tout au long de la manifestation, 53 médiateurs étaient à la disposition du public et l’ont guidé dans sa découverte de L’étrange cité. L’accessibilité à tous a été favorisée par des médiations et des dispositifs spécifiques  pour les malvoyants, qui ont recueilli beaucoup d'intérêt de la part des autres visiteurs, des visites en langue des signes et un partenariat avec l’association ARTZ, Action Culturelle Alzheimer, pour accueillir des personnes atteintes de la maladie d'Alzheimer.

La programmation culturelle, riche de concerts, rencontres, projections de films et performances, a attiré 13528 spectateurs. Elle a notamment été marquée par le Poème chorégraphique de Daniel Dobbels le 22 mai, le récital-spectacle Le Mystère Scriabine mis en scène par Vladimir Steyaert avec Vincent Larderet au piano le 5 juin et un concert d’improvisation Orgue et percussions par Thierry Escaich et Emmanuel Curt le 12 juin. Les Spécialistes, performances de comédiens dirigés par Emilie Rousset, metteure en scène de la compagnie John Corporation, ont également rythmé les week-ends de MONUMENTA.

Le week-end de clôture a été particulièrement festif avec La Fête de la musique animée par weloveart pour la soirée de samedi, qui a réuni 7989 personnes autour d’expériences électroniques et de performances, et Le Brunch des familles pour la matinée de dimanche.

L’application mobile L’étrange cité, le guide (utilisant la géolocalisation pour un parcours ludique et interactif) a été téléchargée gratuitement par près de 3000 visiteurs.

Pour prolonger l’expérience MONUMENTA, la Rmn – Grand Palais vient d’éditer la première monographie des Kabakov en France, un ouvrage complet de 272 pages réalisé par le commissaire Jean-Hubert Martin avec la collaboration de Bertrand Dommergue. Décryptant les œuvres antérieures du couple, il comporte également de nombreuses images in situ de L’étrange cité. Ce catalogue comporte une édition en langues anglaise et russe. 

Né en 1933 à Dnipropetrovsk (ex URSS), Ilya Kabakov est une figure majeure de la scène artistique mondiale. Dans les années 60, il entame un travail qui évoque la vie quotidienne en Russie. Depuis, ses installations, sculptures et peintures ont été exposées dans le monde entier. Née elle aussi à Dnipropetrovsk, en 1945, Emilia Kabakov est diplômée de la Faculté de Musique et a étudié la littérature espagnole à l’Université de Moscou. Ilya et Emilia Kabakov travaillent ensemble depuis 1989 et vivent à Long Island, New York.

Organisée par le ministère de la Culture et de la Communication (Direction générale de la création artistique), la Réunion des musées nationaux – Grand Palais, le ministère de la Culture de la Fédération de Russie et le département de la Culture de la Ville de Moscou et le Multimedia Art Museum Moscou (MAMM), MONUMENTA 2014 a eu pour commissaires Jean-Hubert Martin, directeur honoraire du Musée national d’art moderne, Paris, et Olga Sviblova, directrice du MAMM.

MONUMENTA a bénéficié du soutien de huit mécènes, Novatek, la Fondation Total, JCDecaux, Bug Juice, Neuflize OBC, Warner Music Group, Blavatnik Family Foundation, LVMH, du concours de Teatro Real de Madrid, la galerie THADDAEUS ROPAC (Paris-Salzbourg) et la galerie LIA RUMMA (Milan-Naples).

La prochaine édition de MONUMENTA se tiendra en 2016 sous la nef du Grand Palais. La ministre de la Culture et de la Communication annoncera très prochainement le nom de l'artiste retenu sur proposition d'un comité de sélection rassemblant des personnalités du monde de l'art. A lire : MONUMENTA 2016 : Huang Yong Ping (artiste sélectionné pour la 7ème édition).

27/06/14

Kristof Everart @ Galerie Eva Vautier, Nice

Kristof Everart
Galerie Eva Vautier, Nice
28 juin - 6 septembre 2014



Kepler 186f, titre mystérieux et ambitieux. Que peut-il bien cacher? Kepler, c’est Johannes Kepler, un mathématicien, astronome, astrologue allemand du seizième siècle. C’est lui qui détermina que les planètes orbitaient en ellipse autour du soleil. Il démontra aussi que leur vitesse dépendait de la distance qui les éloigne du soleil et décrivit le mouvement de chaque planète autour du notre. Kepler, c’est aussi un télescope de la NASA qui fut mis en orbite en 2009, sa mission: détecter des exoplanètes. Il tomba en panne en 2013.

Kepler 186f, c’est la première exoplanète de la taille de la Terre située dans la zone habitable du soleil Kepler 186. Elle pourrait disposer d’eau sous forme liquide, condition sine qua non à une présence de vie telle que nous la connaissons. C’est en avril 2014 que la fausse jumelle de notre Terre fut révélée au monde, à notre monde.

Quel rapport avec le travail de Kristof Everart, me direz-vous? Va-t-il nous proposer sa vision de cette planète? Des illustrations de ses paysages? De ses campagnes? Ses villes? Nous montrer ses habitants? Pas vraiment.

Les dernières œuvres d’Everart explorent les territoires, leurs frontières, leurs limites et leur étendue, le passage d’un territoire à l’autre, d’un espace à l’autre, d’un concept à un autre. Kepler 186f, c’est l’autre fantasmé, l’autre inaccessible, l’autre où tout est inconnu, tout est possible, tout est possibilité. C’est là que se situe le fil conducteur de cette exposition. Il est au-delà des recouvrements, des Transformations de son exposition à la Galerie des Ponchettes pendant l’hiver 2009. Il raconte une histoire d’expériences et de ressentis. Pour le faire, la Galerie Eva Vautier a été transformée, elle abrite maintenant un nouveau monde. La circulation est modifiée, de nouvelles zones sont nées.

Au premier niveau, le sommet d’une montagne, le passage d’un col désertique, devant, le bloquant, une sculpture posée, lumineuse, un tournant et nous voici face à de grands tableaux, paysages mouvants, taches de peintures, nuages, nuances, des formes à distinguer, invitant à la contemplation. Une atmosphère entre deux états, sobriété, légèreté, une abstraction à la limite de la figuration qui nous raconte une histoire surréaliste, une construction du hasard décidée par l’Architecte de ce monde.

A l’étage, l’air, les dessins, des arbres en suspension, du bois sculpté, un nœud de circulation menant à des trésors disposés ici et là, une partition légère, de la musique improvisée par Dorian Casacci, l’artiste musicien invité par Kristof Everart, qui propose une lecture et une illustration sonore de ce monde énigmatique. Un monde où, comme dans Twin Peaks «il y a toujours de la musique dans l’air» et l’apparence peut être trompeuse.

Plus qu’une exposition, Kepler 186f est une proposition, une traversée de territoires familiers, qu’un décalage nous rend inconnus, proches et lointains, à portée de main et d’esprit. Une réflexion plastique sur ce qui nous entoure, sur notre perception, notre appréhension et nos sensations. 

Texte Anne-Sophie Lecharme

Galerie Eva Vautier
2 rue vernier
Quartier Libération
06000 Nice
www.eva-vautier.com

08/12/13

Didier Mencoboni, Galerie Eric Dupont, Paris : Episode X Génération ...Etc...

Didier Mencoboni, Episode X : Génération ...Etc... 
Galerie Eric Dupont, Paris 
Jusqu'au 22 février 2014



DIDIER MENCOBONI est un artiste surprenant qui ne cesse de séduire les amoureux de démarches artistiques conceptuelles originales. Cette exposition à la galerie Eric Dupont qui le représente en est un nouvel exemple et une vrai réussite. Chacune des dernières expositions de Didier Mencoboni est un épisode et nous en sommes au 10e, d'où le début du titre de l'exposition. Comme chez tout artiste où le concept est aussi important que l'esthétisme, il faut prendre le temps de rentrer dans la logique de l'artiste afin d'en savourer pleinement l'oeuvre. Ceci est d'autant plus vrai si vous n'êtes pas un familier du travail de Didier Mencoboni. Plutôt que de réécrire maladroitement le texte, je vous laisse lire le communiqué de presse qui présente cette nouvelle exposition :

Ce dixième épisode à la galerie Eric Dupont est une exposition qui ressemble à un récit où le personnage central serait absent.

Toutes les pièces présentées dans l'exposition sont une émanation de cette œuvre centrale intitulée ...Etc..., une peinture constituée de 2132 tableaux à ce jour. Dans cette exposition, aucune de ces toiles n'apparaît, seulement quelques uns des avatars construits par ce projet pictural, au fil des années. 

L'exposition va de ce que la peinture a de plus matériel à l'immatérialité de sa reproduction.

Pour la première fois Didier Mencoboni présente des photos, photographies de matières picturales trouvées au fond de son évier. Ce sont les rebuts d'…Etc… qui n'ont pas trouvé leur place sur la toile. Fixés par la photographie dans une composition qui sublime leur caractère, ces restes d'...Etc... trouvent ici un nouveau sens et acquièrent un autre statut. 

Entre le plan et l'espace et dans le prolongement des mobiles, sont présentées de nouvelles structures qui sont une nouvelle façon d'étoiler la couleur et de faire sortir la peinture de « l’objet tableau » . Si les mobiles présentés dans les expositions précédentes occupaient l’espace, les pièces présentées ici sont plus discrètes. Elles vont se piquer dans le mur et trouver ainsi une frontalité mouvante, flottant entre plan et volume.

Deux nouveaux tableaux de la série Random remake sont présentés, ces toiles sont constituées de fragments de papiers colorés et découpés, projetés à la surface du tableau puis collés à l'endroit de leur chute. Initialement, ces papiers sont des tentatives qui cherchent à retrouver des tableaux disparus ou à trouver des toiles à venir. Là encore, des papiers voués à la destruction gagnent une nouvelle vie par l'action des ciseaux. Ils trouvent, dans une composition où le hasard est convoqué, une ultime visibilité.

Poursuivant le récit de l'absence d'...Etc... sont également présents des dessins issus de la série intitulée Projection. Chacun d'eux représente un espace où la peinture, ...Etc... , cherche à inventer son architecture. Commencée en 1993, cette série n'a eu de cesse de développer, entre réel et songe, un lieu labyrinthique où prolifère et s'étend la peinture. 

Pour enrichir ces propositions, un nouveau territoire - numérique cette fois - complète le dispositif. A partir de la série ...Etc..., des milliers d’éléments qui font partie de cette série ont été extraits et inventoriés. Les matières, les formes et les couleurs de cet ensemble constituent une gigantesque base de données. De ces données, analysées et traitées par des logiciels conçus pour ce projet, résulte une production d’images au-delà de l'action physique de l'artiste. Le dispositif trouve une autonomie garante d’une capacité à s'auto générer, sans fin, pour créer des images de peinture à l’infini.

Pour visualiser ce principe, plusieurs modes d'apparitions sont possibles, de la projection à l'impression. Pour cette première présentation, c'est par l'image numérique que le projet Génération ...Etc... se révélera. Généré par un ordinateur, durant toute la durée de l’exposition et au rythme d'une image toutes les vingt secondes, des dizaines de milliers de nouvelles images de peintures vont apparaître, des images uniques, sauf à attendre plusieurs millénaires pour espérer les revoir ; chaque nouvelle apparition venant faire disparaître la précédente sans limite sinon l'épuisement et les interrogations de celui qui regarde.

Galerie Eric Dupont 
13 rue Chapon - 75003 Paris
www.eric-dupont.com 

06/10/13

Expo Kristján Guðmundsson, Galerie de la Châtre, Paris : Dessins et Dessins Olympiques

Kristján Guðmundsson : Dessins et Dessins Olympiques 
Galerie Martine et Thibault de la Châtre, Paris
Jusqu'au 2 novembre 2013

C’est avec le groupe SÚM en Islande dans les années  60 que KRISTJAN GUDMUNDSSON (né 1941) débute sa carrière artistique, un groupe fondé par de jeunes artistes avant-garde qui voulaient révolutionner le milieu artistique local et faire découvrir de nouvelles tendances. D'abord  influencé par le Pop Art, l’Arte Povera et Fluxus représenté par l´artiste suisse-allemand Dieter Roth qui vivait alors à Reykjavik, ce n’est que plus tard, vers 1970 que certains membres du groupe, pendant un séjour en Hollande, commencent à s’intéresser à l’art minimal, à l’art conceptuel, au livre en tant qu’expression artistique et à la poésie concrète. L’exposition Op Losse Schroeven: Situaties and Cryptostructuren organisée au Stedelijk Museum à Amsterdam en 1969 simultanément  à l’exposition d’Harald Szeemann à la Kunsthalle de Berne, Live in your head: When Attitudes Become Form,  fut aussi  un déclencheur pour ces artistes islandais en quête de nouvelles inspirations et d’ouverture. Si l’on devait nommer deux oeuvres de cette première période de Kristjan  Guðmundsson, ce serait : Triangle in a Square (1971-1972) une couche de terre de 4x4 m dans laquelle est inscrit un triangle invisible composé de terre sacrée venant d’un cimetière, et Painting of the specific gravity of the planet earth (1972-73), une plaque en métal peinte représentant la gravité terrestre. Deux oeuvres qui témoignent de l’extraordinaire richesse d’esprit, d’humour et de clarté qui caractérisent tout l’art de Gudmundsson et qui ont fait partie de l’exposition Ends of the Earth. Land Art to 1974 au Musée d’art contemporain de Los Angeles et Haus der Kunst à Munich  en 2012. 

Cependant c’est à travers le dessin que Kristján Guðmundsson s’exprime le mieux  et  pendant son séjour  à Amsterdam  (1970-79 ) il  réalise  ses premièrs dessins, Supersonic Drawings en tirant une balle  de fusil le long d’une feuille de papier de telle façon que la  balle  touche  légèrement le papier et la poudre brûlée laisse une trace linéaire.  Il a fallu 1/1500 de seconde à la balle pour traverser la feuille de papier d’une extremité à l’autre, ce que Guðmundsson lui même déclare « être un temps magnifiquement court pour faire un dessin » Un geste qui provoque à la fois admiration et peur et rend le pouvoir du Chronos visible. Avec Equal - Time - Lines (1974-1975) et Faster and Slower Lines (1975-1976) il écrit littéralement le temps en tirant des lignes sur un  papier buvard blanc à  l’aide d’une règle, un chronomètre et un stylo à encres noire, rouge ou bleu. De cette façon les lignes « lentes » deviennent plus larges que les lignes « rapides » et les lignes « courtes » plus épaisses que les lignes « longues » puisque  le tracé de la ligne dépend du  temps. C’est donc à travers ce laboratoire de la création qu’est le dessin que Guðmundsson découvre une infinité de possibilités spatiales et temporeles, qui l’emmène à s’intéresser aux outils même de base, le papier, l’encre, la mine de crayon, le pinceau, et le graphite qui deviendra par la suite un des matériaux fondamentaux  pour des oeuvres ou la recherche de l’essence même du dessin semble être au centre de ses  préoccupations.  

Le mot dessin tire son étymologie du mot « dessein »,  concept, projet, une chose de l’esprit, un  sens qui est plus proche  de  ce que  Guðmundsson  veut exprimer et  pour  lequel  le dessin est une pratique autonome, capable de véhiculer des réflexions  au même titre que d’autres expressions artistiques. En évoquant le mot dessin on pense aussi à l’écriture, tant ces deux mots sont liés  à une étymologie grecque commune, graphein, qui signifie « écrire » et d’où sont issus « graphisme » et « graphie », des mots qui sont intimement liés au tracé de la ligne, l’inscription des signes et une matière chère à Guðmundsson  qu´est le graphite qu’il utilise par exemple pour ses Dessins Olympiques. Chaque dessin est composé de 4 lignes horizontales en graphite de 130 cm de longueur et accompagné d’un objet d’athlétisme homologué par l'Association internationale des fédérations d'athlétisme ( IAAF ) et faisant ainsi référence  aux Jeux Olympiques. Plutôt que d’utiliser  le graphite pour  dessiner les lignes à la main Guðmundsson  fait de chaque dessin  un  reliefs sculptural et  lui  attribue  un  genre  en posant des instruments d’athlétisme à côté,  tel que le poids féminin ou le poids masculin (différence de taille et de poids pour les épreuves de lancer du poids). « Est-ce que tu as vu un dessin masculin ou  féminin » me demanda-t-il avec une subtile graine d’ironie quand je l’ai interrogé à propos des Dessins Olympiques. 

Certes le titre des oeuvres nous renvoie à la plus grande compétition sportive dans le monde et ce  n’est pas par hasard si Gudmundsson achète le graphite qu’il utilise à Nuremberg, la ville natale de Dürer, qu’il considère le plus grand dessinateur de tous les temps. En dehors des liens esthétiques entre les lignes en graphite et les objets d’athlétisme et l’énergie qu’ils dégagent,  n’y aurait-il pas une volonté de nous amener à réfléchir sur un éventuel rapport entre le dessin et la compétition physique dès l’origine ? Deux champs apparemment fort éloignés l’un de l’autre, mais qui pourtant se croisent, s’interrogent, se nourrissent et qui ont des liens qui les unissent par exemple au travers des classements, concours, compétitions, trophées et des prix. 

KRISTJAN GUDMUNDSSON  a représenté l’Islande à la Biennale de Venise  en 1982  et  en 2010  il reçoit  un des plus prestigieux des prix nordique, Carnegie Art Award pour ses Sound-absorbing paintings.  Guðmundsson  a participé  à de nombreuses expositions monographiques  et collectives à travers le monde et  en 2012  il participe  à  l’exposition Explorateurs au Musée de l’Abbaye Sainte-Croix, Ville des Sables d’Olonne. L’exposition Dessins et Dessins Olympiques à la Galerie Martine et Thibault de la Châtre est la première exposition à Paris  de Kristján Guðmundsson  depuis  sa participation à l’exposition inaugurale du Centre Pompidou en 1977 Ça va, ça va, où il  avait exposé à côté de son frère Sigurdur Guðmundsson et de leurs amis Hreinn Friðfinnsson et Thordur Ben Sveinsson. 

Laufey Helgadóttir

Galerie Martine et Thibault de la Châtre
4 rue de Saintonge, 75003 Paris 
Site internet de la galerie : www.lachatregalerie.com