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17/07/16

Ange Leccia @ Galerie Jousse Entreprise, Paris

Ange Leccia
Je t'aime jour et nuit

Galerie Jousse Entreprise, Paris
Jusqu'au 23 juillet 2016


Pour sa première exposition chez Jousse Entreprise, Ange Leccia propose une déclaration d’amour qui tourne à l’obsession. Entre la nuit et le jour, aucun choix n’est à énoncer car une simple alternance a lieu. C’est que la réalité du fantasme est fait de la matière des rêves. Et c’est entre chien et loup que tout se joue. La lumière crépusculaire se décline sous de multiples expressions : elle est un battement régulier qui anime les sculptures des jardins de la Villa Médicis tout autant que le bruit visuel du format DV des années 1990. La lumière est surtout l’affirmation du désir compris comme le monde du sujet, le monde de l’expérience dans son intégralité. « Le désir est un rapport d’être à manque, écrit Jacques Lacan. Ce manque est manque d’être à proprement parler. Ce n’est pas manque de ceci ou de cela, mais manque d’être par quoi l’être existe . » 1 Ainsi, le désir est à la fois l’essentiel et le leurre. Il est l’impossible différence entre l’existence et les apparences. Il est l’affirmation d’une présence enchaînée à l’absence. Ce n’est donc pas un hasard si le parcours vidéo de Leccia entremêle les périodes et met en boucle les séquences. La chaîne des significations se distend - de la pierre à l’eau - dans le souvenir latent de toute chose.

La première oeuvre reprend le titre d’une chanson de Christophe, L’Interview (1996) que l’on entend dans l’atelier. Cet autoportrait voit l’artiste muni de lunettes de soleil entrer dans le champ et s’accroupir à côté d’une autre caméra pour y faire tourner une montre à gousset. Leccia regarde en direction du spectateur, qui devient ici le témoin de son agitation mentale virant à l’ennui. Il affirme ici une mise en scène de soi qu’on ne connaît que trop peu et qui renvoie à ses premières expérimentations au début des années 1970. Une autre oeuvre, Cendres (1975) le montre nu au milieu d’un maquis calciné en train de se frotter le corps avec de la cendre. Dans la lignée d’un art performatif viscéral, le geste - filmé en super 8 - revient à se purifier par la poussière. La réalisation de ce rituel primitif est une façon de chercher à préserver l’intensité du feu éteint, à renaître à partir d’une nature dévastée qui perdure dans la transformation.

De Marissa (2016) à Villa Médicis (2016), c’est une même qualité de métamorphose qui se retrouve. Du bleu au noir et blanc, de l’onde à la pulsation, les visages - de chair ou de marbre – connaissent une même énergie fantomatique. L’un glisse sous le silence de l’eau quand les autres crépitent dans un ronflement, au bord de la désintégration. À chaque fois, l’image est en suspension. Elle flotte dans un temps et un espace incertains -hors contexte : nulle part et partout. Finalement, Ange Leccia représente la puissance du surgissement. Celle-là même qui définit la vie sur le fond d’une indétermination. Celle-là même qui est capable d’affirmer un ordre et de l’abolir dans un seul mouvement.

1.  Jacques Lacan, Le Séminaire. Livre II. Le moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse 1954-1955, Paris, Seuil, 1978, p. 306.

Texte : Fabien Danesi

Galerie Jousse Entreprise
www.jousse-entreprise.com

12/05/16

Pierre Paulin, Galerie Jousse Entreprise, Paris

Pierre Paulin, Elysée Palace
Galerie Jousse Entreprise, Paris
13 mai - 11 juin 2016

En écho à la rétrospective de Pierre Paulin organisée par le Centre Georges Pompidou, l’exposition « Pierre Paulin, Élysée Palace » à la galerie Jousse Entreprise montre certaines des pièces conçues par le designer pour des salons de l’Élysée à partir de 1969. Elles ont une grande valeur, notamment historique, en cela qu’elles incarnent l’évolution de la société française vers la modernité.

En 1964, une initiative du ministre des Affaires culturelles André Malraux, avec le soutien de Georges Pompidou, devait faire date dans l’histoire du décor officiel en France : la fondation de l’Atelier de Recherche et de Création du Mobilier National, dont la direction fut confiée à Jean Coural. Très rapidement, Pierre Paulin collabora activement avec cette institution. Aussitôt élu président, Georges Pompidou, souhaitant relancer l’industrie du mobilier contemporain, décida de donner l’exemple. À ce propos, Claude Pompidou déclarait lors d’un entretien avec Frédéric Mitterrand, diffusé sur France Culture en 2007 : « Nous voulions faire entrer le mobilier nouveau à l’Élysée. C’était quand même dommage que les gens ne soient pas reçus dans une maison dont les meubles n’étaient pas ceux de l’art contemporain. »

Conseillé par Jean Coural, le couple présidentiel décida de réaménager les appartements privés ainsi que les salons semi-officiels du Palais. Claude et Georges Pompidou, ayant vu les prototypes de Paulin au Mobilier National, furent convaincus. Pierre Paulin intervint sur trois pièces contiguës du rez-de-chaussée : le Salon des tableaux, la Salle à manger et le Fumoir. Entre le fumoir et le couloir, une bibliothèque, constituée de dix- neuf caissons (en altulor teinté en brun) montés en quinconce, compléta l’ensemble. Paulin dut d’abord s’adapter à la volonté du commanditaire de préserver la réversibilité de l’opération. Ne pouvant toucher aux murs, il utilisa des systèmes scénographiques amovibles et autoportants, concevant ces salons comme des tentes, avec des parois et des plafonds tendus de laine grège. Comme il le dit : « J’ai fait des pièces dans les pièces. » Par cette utilisation de techniques spécifiques au montage d’exposition, dont il était un habitué depuis les années 1950, Pierre Paulin introduisit une ambiance novatrice au sein de l’Élysée. On pourrait dire qu’il fit de ces pièces un « Superstand ».

Le mobilier est un vecteur symbolique du pouvoir. « Le style Élysée » est un dialogue intime entre Paulin et la politique. Ce travail fait ainsi partie des moments phares de sa carrière, aussi bien dans le sens théorique que plastique. Pour l’Élysée, Pierre Paulin crée un univers clos, protégé et apaisant, en phase avec sa déclaration : « Je traite du pouvoir de cette époque-là. À chaque fois, le contexte est primordial. » Ce mobilier souple et inventif marie avec grâce la rigueur, l’avant-garde et l’excellence, dans une époque qui célébrait la liberté du corps.

L’exposition à la galerie Jousse Entreprise montre le mobilier imaginé par Pierre Paulin pour l’Elysée, tel que les appliques et le lampadaire grand modèle édités par Verre Lumière et l’ensemble de fauteuils et canapé « Coussins », édité par Alpha International et Mangau, toujours sous la tutelle du Mobilier National.

Ces créations anticipent un design expressif, entre sculptures et pièces fonctionnelles. Cette particularité, certainement due à la formation de Paulin, fait des pièces « Élysée » de véritables oeuvres d’art, tant par leur qualité d’exécution que par leur originalité.

Pierre Paulin (1927-2009), après ses études à l’École Camondo à Paris, entra au bureau d’études de Michel Gascoin. Il devait en retenir les influences scandinaves, ainsi qu’un attachement pour les créations et les théories du Bauhaus. Dès les années 1950, il débuta sa carrière de designer, attentif au travail de Harry Bertoia, Charles Eames et Charlotte Perriand. En 1953, il s’associa à la maison d’édition Thonet, puis à Artifort en 1958. S’affranchissant de ces diverses influences, Pierre Paulin fut reconnu au Japon et aux USA, notamment lors de la sortie du F560 (Mushroom en 1960) et du F582 (Ribbon Chair, créée en 1966, qui entre dans la collection du MoMA), avant de l’être en France. Si Pierre Paulin est ancré dans son époque, il réussit à créer un style intemporel, chaleureux et résolument moderne. Il incarne un esprit de rigueur, d’intégrité et de recherche, sans jamais sacrifier ni l’équilibre ni le confort. Sa vision reste incontournable dans l’histoire du design en France.

D.L.

Galerie Jousse Entreprise
www.jousse-entreprise.com